Caroline White (CRB)
Écrits
Extrait du Catalogue « Transition » - 1990

Ce catalogue présentant mon œuvre la plus récente, indique un moment décisif dans mon épanouissement personnel et artistique, et coïncide avec ma décision de passer la plupart de mon temps en France, après avoir vécu vingt ans à Devizes et Bristol dans le sud Ouest de l’Angleterre. Cette décision de m’installer près de Toulouse m’est apparue inévitable, émergeant d’un déplacement fondamental dans mes préoccupations culturelles et artistiques et d’un désir d’être plus proche de la source d’une si grande partie de mon inspiration – l’architecture et un sens particulier de la lumière et de l’espace, dans l’Europe du Sud.

Je m’intéresse tout particulièrement depuis six ans à l’architecture romane, sa conception structurelle puissante, sa richesse de couleurs et textures, son contenu de différentes couches d’informations, sa suggestion d’un passé s’étendant de Byzance à l’ancienne Egypte. Cette source d’inspiration architecturelle jaillit, tout d’abord, avec l’observation de l’église Nomade de St John à Devizes et la géométrie dissimulée des pierres de Avebury, dans les environs. Ceci me lança dans un voyage qui me mena aux cloîtres et baptistères de St Sauveur, Aix-en-provence, à Saint-Germain-des-Prés, Paris, aux abbayes cisterciennes du Thoronet et de Senanques et, plus récemment, aux chefs d’œuvre bourguignons de Vézelay et Tournus ainsi qu’aux églises italiennes et aux cathédrales de Sienne, San Gimignano, San Galgano et Ravenne.

De la même façon, je développais une fascination pour les petits villages médiévaux et les villes typiques de la France et de l’Italie. Mon « voyage » dans ces endroits accrut mon sentiment que leur atmosphère unique est créée par l’organisation de l’espace et de la lumière dans leur structure et leur histoire et je ressentis un besoin croissant de comprendre cette organisation et de l’exprimer à travers mon œuvre. Je suis constamment transportée par la puissance, l’intelligence, l’humilité  et la perfection pratique qui s’allient dans la construction de ces merveilleux bâtiments.

L’œuvre présentée dans ce catalogue indique un éloignement par rapport à mes précédentes études figuratives dans lesquelles je m’efforçais d’accepter la nature des formes que j’avais observées. Plus récemment, j’ai commencé à faire plus qu’une simple feuille de route de mes  « voyages », en essayant d’exprimer une plus grande gamme d’idées à travers une analyse abstraite plus intuitive et finalement plus simple, de ce que les « voyages » signifient pour moi. Mon intuition sous-jacente, on pourrait dire, est de découvrir mes moyens de créer un espace suggéré ou illusoire qui est, à la fois, réel et imaginaire et qui égale le sens de l’espace, de la lumière et de l’atmosphère, que j’ai découvert et qui m’a absorbée, dans l’architecture romane.

z
Network 90

L’œuvre de Piero della Francesca a eu, aussi, une influence particulière sur ma réflexion. Je suis attirée, non seulement par sa beauté sublime, sa subtile et apparente simplicité, mais aussi par de nombreux niveaux différents de connaissance qu’elle contient et son aptitude à se révéler chaque fois un peu plus. J’ai rencontré et discuté, récemment, avec le Professeur Richard Gregory après le passage de « Network 90 » et j’ai été frappée par une phrase qu’il a utilisé pour décrire sa fascination pour les Astrolabes, « des objets qui contiennent de la connaissance ».Je crois que ceci est une vérité inhérente à tout grand art et je ne peux que me reporter sans cesse au texte de Matisse écrit en 1933 :

« On se met en état de création par un travail conscient. Préparer un tableau, ce n’est pas travailler sur des compartiments plus ou moins arrêtés de ce tableau. Préparer son exécution c’est d’abord nourrir son sentiment par des études qui ont une certaine analogie avec le tableau et c’est alors que le choix des éléments peut se faire. Ce sont ces études qui permettent au peintre de laisser aller l’inconscient.
L’accord de tous les éléments du tableau qui participent à une unité de sentiment amenée par le travail impose à l’esprit une traduction spontanée. C’est ce qu’on peut appeler la traduction spontanée du sentiment, qui vient non pas d’une chose simple mais d’une chose complexe et qui s’est simplifiée par l’épuration du sujet et de l’esprit de celui qui l’a traduit »*.

En discutant des influences que l’on retrouve dans mon œuvre, je ne devrais pas omettre de mentionner l’impact qu’a produit l’article allemand Kurt Schwitters sur moi. Mon admiration pour lui ne provient pas tant de sa contribution à Dada que de sa sensibilité et sa compréhension des relations ton-couleur et de sa conscience profonde, évidente dans ses nombreux collages et constructions, de ce que Gaston Bachelard appelait « la poétique de l’Espace ».

Mon œuvre entière est principalement un processus d’évolution ; je commence à dessiner sur le terrain en m’efforçant de comprendre la structure et le contenu d’un sujet et je développe, ensuite, des formes de deux ou trois dimensions de plus en plus abstraites en nature. Dans toutes ces formes on trouve de façon sous-jacente une forte structure géométrique d’arcs, cercles et ellipses, dessinés dans l’espace dans le but de reproduire les infinies possibilités de la forme, de la lumière et de la couleur. La géométrie, la proportion et le rapport des premières œuvres étaient largement classiques par nature, dans le sens qu’ils puisaient leurs origines dans la construction de la Renaissance (la partie dorée, Fibonacci), la numérologie  et la géométrie « égyptienne » et de Pythagore. Toutefois, plus récemment, la géométrie des formes est devenue plus intuitive.

L’utilisation d’une gamme variée de matériaux comme le bois peint, ciselé ou construit ou les résines, le plâtre et le papier-mâché, provient d’un processus continuel de ciselage, découpage, modelage et peinture dans et sur différentes surfaces construites. Dans ce processus, la nature tactile et visuelle des formes a une importance égale étant donné qu’il s’agit d’une interaction de la texture et de la couleur, alliée à leur relation implicite ton-espace. L’évolution et la résolution d’idées font partie du travail et de la confection plutôt que le résultat de préconceptions intellectuelles. Je vais et viens constamment entre le dessin et des ouvrages de nature différente et cette combinaison de disciplines est une partie inhérente de mon travail, tout comme l’est mon besoin de travailler sur différents ouvrages simultanément étant donné qu’un ouvrage nourrit l’autre.
« Network 90 » la commande récemment terminée pour BBC South and West (BBC Sud-Ouest), a accru mon désir de faire du travail sur « site spécifique » en collaboration avec des architectes et designers ainsi que des œuvres destinées à être exposées en galerie. La spécificité du but, de la structure, de la nature d’un lieu et la fonction que l’artiste remplit pour y contribuer représentent l’un de mes plus grands soucis.

E Tériade, « Propos de Henri Matisse », Minotaure, 1, 3 – 4, 1933, p.10